Actualités — 18 février 2014

La CFDT peut-elle avoir face au Front National (FN) la même attitude que vis-a-vis des autres partis politiques ? Non ! Les raisons qui conduisent la CFDT à prendre sa part du combat contre la montée du FN sont multiples : les valeurs de la CFDT, sa conception de la société, de la démocratie et d’une certaine vision de l’homme.

Le parti de Marine Le Pen promeut des idées qui sapent les fondements de la vie collective, que ce soit au sein de l’entreprise ou à l’extérieur. Cette attaque frontale contre la société et ce qu’elle a de plus précieux, la solidarité, nous place face à une responsabilité particulière. Pour agir contre le sentiment du travail dévalorisé, les angoisses liées à la mondialisation, aux symptômes de mal-être de la société, le syndicalisme est un acteur important qui doit contrer ces peurs. Il peut agir, traiter les problèmes au cas par cas, et par la négociation, apporter des réponses pour redonner des repères collectifs et faire reculer le « chacun pour soi ».

> NON, LE FN N’EST PAS UN PARTI COMME UN AUTRE !

Le FN entretient les fragilités individuelles pour inciter à la méfiance, au soupçon et à l’instinct de repli sur soi. Là où la CFDT propose à ses adhérents un engagement collectif, le FN leur présente des boucs émissaires contre lesquels se défouler.
La CFDT veut permettre à chaque salarié, grâce à des garanties collectives obtenues par la négociation, de prendre en charge son parcours professionnel, d’agir sur les contraintes qu’il subit, pour lui apporter les réponses dont il a besoin. Le FN, lui, abandonne les individus à leurs propres destins, à leur capacité de se « débrouiller dans la vie ». Il s’oppose à l’égalité de traitement des salariés, renvoyant les uns à leurs origines, les autres à leurs particularités. C’est en ce sens que l’appartenance à la CFDT ne peut être compatible avec une adhésion aux valeurs du Front National.
La méthode du FN consiste à entretenir le désarroi collectif. Ainsi tente-t-il de saper les mécanismes de solidarité qu’il assimile à de l’« assistanat ». Face au FN, pour la CFDT, il n’y a donc plus de « ni neutre ni partisan » qui tienne !

Y-A-T-IL UN NOUVEAU FN ?
Non, il n’y a pas de « nouveau » FN, il y a un nouveau monde. La progression des idées du FN dans l’opinion n’est pas tant liée à un changement idéologique de sa part qu’aux profondes mutations qui bousculent les territoires, les activités, les relations entre les citoyens. Entre ceux qui ont le sentiment de bien vivre ces mutations et ceux qui ont l’impression d’en être les victimes, le FN entretient et aggrave les clivages et les incompréhensions.
Au lieu de rechercher à ressouder la société face à ces mutations, le FN oppose les populations les unes aux autres et recherche sans cesse les « responsables » qui sont forcément « les autres ».
Mais si le FN continue de se nourrir de ces clivages, de ces mutations, ses réponses sont totalement inadaptées aux nouveaux besoins.
Alors que le rythme des changements ne cesse de s’accélérer, alimentant les inquiétudes, les propositions du FN, invariablement nostalgiques ou rétrogrades, n’apportent aucune réponse nouvelle… et, de fait, aucune solution.

ALORS, LE FN A-T-IL CHANGÉ ?
Non, le FN n’a pas changé, il adapte simplement sa stratégie de communication pour accéder au pouvoir par une vitrine qu’il voudrait « fréquentable ».
Le FN s’active particulièrement lors des campagnes électorales. Comme si présenter des listes, apparaître médiatiquement suffisait à lui conférer une légitimité d’acteur politique « comme les autres ». Mais la vitrine, aux apparences renouvelées, ne modifie en rien les produits qu’elle propose dans ses rayons : préférence nationale, boucs émissaires (étrangers, élites, Europe), inégalités humaines par nature, violence des rapports sociaux et promotion du chacun pour soi.
Les Le Pen se partagent les rôles. Toujours très actif, le président d’honneur, Jean-Marie Le Pen, est tête de liste aux européennes pour la région du sud-est. Il promeut le racisme, en expliquant qu’il y a inégalité de nature entre les hommes (racisme qui lui vaut une condamnation par la justice) en prêtant par exemple aux Roms un attribut de vol génétique : « Les Roms, comme les oiseaux, volent naturellement. ». Marine Le Pen tente de contrôler le discours, mais se trouve souvent en porte-à-faux.
Les défections de ceux qui ont cru en un Front national « modéré » sont nombreuses, soulignant l’écart entre le discours de vitrine et la réalité des convictions des militants frontistes.

> DES PRINCIPES CONTRAIRES AUX VALEURS DE LA CFDT

LA PRÉFÉRENCE NATIONALE
Les salariés sont souvent mis en concurrence, au sein de leur entreprise, par une organisation du travail défectueuse, mais aussi sur le marché du travail international au niveau de leurs emplois.
MAIS la préférence nationale n’est pas une réponse à la concurrence des salariés au travail. Si la préférence nationale était appliquée, elle inciterait à recourir au travail au noir.
Confisquer les droits sociaux des salariés reviendrait à exonérer de cotisations les entreprises qui les emploient. Sans Smic, sans formation professionnelle, sans protection sociale, sans logement, les travailleurs immigrés constitueraient une main d’oeuvre corvéable à merci et particulièrement bon marché.
Face à une main d’oeuvre bon marché, les dispositifs sociaux réservés aux « nationaux » s’aligneraient à court terme. La préférence nationale ferait voler en éclats la protection sociale de tous.

L’ASSUJETTISSEMENT DES FEMMES
Pour le FN, « les femmes sont tout d’abord des “ filles de ” fonction qui leur permettront de devenir des “ mères de ”. Cette fonction naturelle reproductrice, de mère, est le point crucial » (David Berton, secrétaire départemental de Savoie. Document sur le site national des militants FN, janvier 2014).
Le parti d’extrême droite propose dans son programme le déremboursement des interruptions volontaires de grossesse (IVG), considérées comme des « actes de confort ». Ce sont les femmes les plus modestes qui n’auraient plus la capacité de maîtriser, de choisir librement leur avenir.
Le salaire à 80 % du Smic pour que les femmes restent au foyer, outre son coût exorbitant pour les finances publiques, en dit long sur la place des femmes dans la société, cantonnées à leur seul environnement familial.

UNE SOCIÉTÉ FRAGMENTÉE
En mettant en avant les intérêts de groupes sociaux qu’il dit homogènes (les riches et les pauvres, le peuple et l’élite, les musulmans et les laïcs, les « tranquilles » c’est-à-dire les jeunes du FN et les décadents), le FN crée des chapelles et des boucs émissaires. Il diffuse l’idée d’une société fragmentée qui n’est que catégories, dont les valeurs, les comportements, les aspirations ne pourraient aller que dans des directions opposées et inconciliables. Au lieu de s’interroger sur le dialogue et la négociation, le FN fait réagir une partie de la société contre une autre. En montant les individus les uns contre les autres, il génère de la violence. Il pousse à transgresser la règle d’or de l’engagement réciproque, « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas subir », base de toute société.
Le FN pousse à ne plus se sentir engagé par l’autre, quand il coûte quelque chose. Les transformations du travail, des liens sociaux, des références de société rendent certainement plus difficile qu’hier, mais aussi plus indispensable, la construction du collectif. Le FN combat le collectif et renvoie chacun à son isolement !
Le FN transforme la peur du changement en une peur de l’autre. À la CFDT, nous répondons à la peur du changement par la prise de risque collective : s’émanciper, c’est engager sa responsabilité personnelle, dans un cadre collectif. En cas d’échec, on ne peut s’en prendre qu’à soi-même. Le populisme, et le Front national en particulier, rejette toujours les échecs sur l’autre, qui devient l’ennemi, ou sur le système.

L’INDIVIDU SEUL FACE AU POUVOIR
Toute l’organisation du FN repose sur la figure du « chef » et sur le prétendu dialogue direct qu’il entretiendrait avec le peuple, au-delà des partis, des syndicats et de tous les corps intermédiaires : « La démocratie directe est la meilleure forme de gouvernement » (discours d’investiture de Marine Le Pen au Congrès du FN, Tours, 2011). Dans les faits, à chaque fois que le FN a été au pouvoir dans des municipalités, les subventions aux associations ont été supprimées.
Voter pour le FN, ce n’est pas donner de la voix aux « oubliés » comme Marine Le Pen tente de le faire croire. Au contraire, c’est donner du pouvoir à un monologue dispensé du haut vers le bas à des individus privés de tous les relais de citoyenneté, qu’ils soient les associations, les représentants élus dans l’entreprise, les organisations syndicales pluralistes et indépendantes du pouvoir politique. C’est laisser l’individu seul face au pouvoir. Sait-on, par exemple, que les règles qui garantissent la sécurité des salariés dans les entreprises disparaîtraient au profit de relations de face à face, dans un inégal gré à gré employeur-salarié ?

> DES PROPOSITIONS SIMPLISTES EN GUISE DE PROGRAMME

En guise de programme, celui du FN est avant tout un empilement de propositions simplistes sans cohérence entre elles.
LE FN VEUT REVENIR AU FRANC
MAIS revenir au franc nécessiterait de dévaluer le franc de 20% par rapport à l’euro. Par conséquence directe, les produits importés coûteraient 20 % de plus. Les produits pétroliers augmenteraient aussi de 20%. Comme souvent, les plus modestes seraient les plus touchés.
Le financement de la dette publique deviendrait impossible. L’État serait en faillite. L’État et la Sécurité sociale seraient dans l’obligation de licencier et de fermer nombre de services publics.
L’épargne des Français investie dans les obligations d’État, comme l’assurance-vie, verrait sa valeur chuter par le biais de la dévaluation et des ventes massives de titres français par les non-résidents.
Grâce à l’Euro, la France a pu bénéficier de 13 ans de stabilité monétaire, durée inégalée dans l’histoire. Les taux d’intérêt sont restés très bas et l’inflation maîtrisée. Sans l’euro, la crise financière aurait entraîné une crise sans précédent, et l’économie française s’enfoncerait dans un appauvrissement rapide : baisse des salaires, fuite des compétences, isolement international.

LE FN VEUT REVENIR AU PROTECTIONNISME ÉCONOMIQUE
Et ce, pour échapper aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
MAIS limiter la consommation au made in France provoquerait une pénurie de produits de consommation courante : vêtements, produits technologiques, secteur automobile. Le protectionnisme ferait exploser le prix de ces produits de consommation, du seul fait du déséquilibre entre l’offre et la demande. Et de gréver encore une fois le pouvoir d’achat des salariés. Nos partenaires commerciaux nous
feraient subir des mesures de rétorsion qui pénaliseraient lourdement les exportateurs français. Nos entreprises ne pourraient plus exporter convenablement. Notre économie ne serait plus compétitive. Bref, une belle proposition !

LE FN VEUT UNE JUSTICE D’AMATEURS
Sait-on que le FN veut mettre en place des citoyens-magistrats locaux qui jugeraient immédiatement les délits dans des tribunaux populaires à la façon des milices ? « [Les] magistrats issus de la société civile jugeront dans les heures qui suivent les méfaits. »
MAIS n’est-ce pas un risque de laisser à des citoyens-magistrats amateurs le soin de juger directement des actes de leurs concitoyens ?

UNE INDIFFÉRENCE À LA REDISTRIBUTION PAR LES SERVICES PUBLICS
Le revirement à 360 degrés sur les services publics entre Jean-Marie Le Pen, qui prônait en son temps la diminution du poids de l’administration et la réduction des dépenses publiques notamment sociales, et Marine Le Pen sont les deux faces de la même indifférence aux mécanismes de solidarité et à la redistribution par les services publics.
Pour le FN, les fonctionnaires sont des « nantis », au nombre « qui paralyse la masse arthritique des fonctions publiques hypertrophiées, troupeaux de mammouths » (Conseil national du FN, 13 février 2010). Dans une lettre aux fonctionnaires, Marine Le Pen flatte « la noblesse que recèle le service public » tout en attaquant les fonctionnaires des collectivités territoriales qu’elle qualifie de « baronnies locales ».
Le discours d’investiture de Marine Le Pen au Congrès du FN en 2011 étonne : « L’État est une composante essentielle de l’âme de la France ». Marine Le Pen se désintéresse des besoins réels d’une société en changement constant et ne s’inquiète pas du devenir des populations fragiles pour qui l’adaptation des services publics reste le dernier lien social.

AUCUNE PROPOSITION EN MATIÈRE FISCALE
Les propositions du FN en matière fiscale sont inexistantes : rien sur l’impôt alourdi pour les entreprises qui n’investissent pas, rien sur la TVA, rien sur la hausse de la CSG, etc.
En matière de politique fiscale, les seuls arguments du FN sont de conforter celui qui pense qu’il paie trop d’impôt comme celui qui pense qu’il ne bénéficie pas assez d’aides financières.

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Yvan Lubraneski