Actualités Communiqués — 15 février 2013

Le projet d’Université de Paris-Saclay que préfigurent l’établissement public de Paris-Saclay et la Fondation de coopération scientifique relève d’une ambition louable et légitime d’amélioration des conditions de dispenser l’enseignement supérieur et de mener la recherche sur les sites historiques de la science francilienne. Il vise, en effet, à donner à la communauté scientifique les moyens de déployer ses capacités. Ce qui doit se passer à Saclay est un rattrapage de décennies de retard dans la prise en compte des enjeux académiques pour un grand pays de recherche scientifique.

Cependant, l’ampleur d’un tel projet impose de ne pas céder à un enthousiasme aveugle, ni à la précipitation. les contributions et les acteurs du projet doivent être à la hauteur de ce projet ; C’est pourquoi la CFDT se doit de souligner trois points majeurs.

1. Clarifier la gouvernance de l’ensemble de Saclay

Il faut tout d’abord prendre acte de la complexité de l’institution qu’on cherche à créer sous le terme d’Université de Paris-Saclay. Par sa taille, par le nombre des partenaires impliqués, par la diversité des statuts des personnels concernés, par le nombre d’étudiants, par ses financements importants et ses équipements de recherche, par le poids de la volonté politique, il s’agit d’un projet singulier. Cette singularité fonde la nécessité d’inventer des pratiques et des régulations méconnues encore du fait des modes de fonctionnement actuels des universités et des grandes écoles françaises. Cela suppose donc de tous les acteurs une conscience extrêmement claire de leurs responsabilités : toute forme de double langage dans le processus se traduira par une perte collective.

La transparence et le caractère démocratique des procédures à Saclay sont déterminants : il en va de la qualité des délibérations nécessaires à la conduite du projet. Or, le constat d’un déficit de représentativité des institutions centrales de gouvernement s’impose à l’heure actuelle. Aujourd’hui, en effet, la place des institutions est centrale et celle des personnels encore trop faible. Il est nécessaire de leur accorder une place plus large dans les instances représentatives. Le projet de fusion va nécessairement engendrer de profonds changements dans les conditions de travail de milliers de travailleurs. Ces conditions ne peuvent être une question annexe. De la qualité de la prise en compte des enjeux humains, de l’emploi et des questions sociales dans le projet de Saclay dépend largement la capacité de ce projet à fonder une communauté intellectuelle forte et durable.

Le poids des financements d’avenir dans le projet Saclay est déterminant. Cependant, il faut aussi s’assurer que l’ensemble de l’université qu’on cherche à créer va bénéficier de financements à la hauteur des enjeux du projet. Ce n’est donc pas le moment de réduire le budget de chacune des parties prenantes. Il s’agit d’un processus de regroupement particulièrement lourd et complexe qui sera donc long. Penser faire des économies à très court terme est illusoire. Là encore, il faut faire appel à la responsabilité des parties prenantes notamment des collectivités territoriales et de ceux qui les financent.

L’État français est un acteur décisif du processus engagé à Saclay : il en est le commanditaire, mais aussi plusieurs fois partie prenante au travers des différentes institutions engagées. On est donc en droit d’attendre de lui non seulement le respect des engagements donnés mais aussi une certaine hauteur de vue sur le projet en lui-même et la capacité à rendre des arbitrages utiles au bien commun.

2. Proposer un projet académique construit, ambitieux et durable

Se donner les moyens d’une recherche de qualité

La future université de Saclay va avoir pour membres des institutions de natures diverses. De plus, toutes n’ont pas encore développé des synergies importantes. Cependant, il est illusoire de croire que l’Idex peut à lui seul constituer une force d’intégration suffisante pour un projet de cette taille. Il faut, par ailleurs, prendre la mesure du fait que, l’Idex s’il a des effets bénéfiques, a aussi des inconvénients en ce qu’il ne laisse jamais indemnes les équipes de recherche qui y participent et influe sur leurs dynamiques.

Il n’est pas possible de croire que les financements d’excellence vont à eux seuls permettre de produire un effet de levier suffisant sur la recherche française pour passer un niveau dans la compétition mondiale. Les financements d’excellence ne feront effet que s’ils arrivent dans un champ de la recherche fort et, d’ores et déjà, capable de produire en son sein des initiatives. Les rapports entre planification à outrance et recherche fondamentale ont passé un certain stade conflictuel. La recherche fondamentale, celle que l’on souhaite voir à Saclay, et de fait dans toutes les universités françaises, a besoin de moyens et de temps. Ces moyens et ce temps se traduisent d’abord par la capacité à recruter des chercheurs, des ingénieurs et des personnels administratifs qui pourront travailler avec sérénité, c’est-à-dire, dans le cadre de contrats de longue durée, quand ce n’est pas dans le cadre de la fonction publique, et à avoir des budgets suffisants pour soutenir par eux-mêmes leurs recherches. Sans structure solide, aucun financement contractuel n’a d’effet durable.

Par ailleurs, il faut aussi prendre la mesure des effets d’une contractualisation de la recherche poussée à son plus haut degré : le poids des procédures administratives, la multiplication des emplois précaires dans la limite des contrats peuvent entraver la recherche elle-même. La contractualisation n’est pas mauvaise en elle-même si elle est maitrisée et pensée par ceux qui la mettent en œuvre. Il faut cependant mesurer que si les financements décisifs pour les équipes de recherche passaient systématiquement par mise en concurrence pour l’obtention des contrats, il faudrait repenser en profondeur le rôle des chercheurs et des personnels administratifs et surtout réviser leur nombre à la hausse ! Il n’est pas possible, en effet, de mettre à mal le temps de travail directement lié à la recherche à cause de celui dévolu à des tâches administratives maintenant démultipliées.

L’enseignement et la pédagogie : un aspect essentiel et pourtant négligé du projet universitaire de Paris-Saclay

On a donné ouvertement pour modèle à l’université de Paris-Saclay les grands établissements de recherche du monde anglo-saxon, en soulignant leurs impressionnants résultats en matière de recherche. Mais c’était oublier qu’Oxford, Harvard, Stanford ou le Caltech, avant d’être des institutions de recherches, sont d’abord des institutions d’enseignement et de formation et que ces deux aspects – recherche et éducation – ne s’y conçoivent pas séparément, bien au contraire. Les conditions de la création du projet d’université de Paris-Saclay ont conduit à survaloriser la question de la recherche en laissant de côté la plupart des enjeux éducatifs spécifiques à l’institution que l’on se prépare à créer. Cette négligence est d’autant plus problématique que la plupart des membres du projet sont des institutions éducatives qui délivrent souvent les mêmes diplômes (diplômes d’ingénieurs, master, doctorat). Une harmonisation de l’offre pédagogique apparaît nécessaire à double titre : d’abord dans le cadre de la poursuite d’une meilleure visibilité nationale et internationale ; ensuite, pour ne pas mettre en place une université qui fonctionnerait à plusieurs vitesses. Cela impliquera, on le comprend, une réflexion approfondie sur l’enseignement à l’université de Paris-Saclay et sur les moyens qui lui seront accordés. C’est à l’ampleur de cette réflexion que se mesurera une partie non négligeable de l’ambition réelle des porteurs du projet. L’argument d’une université confédérale qui regrouperait des institutions délivrant des diplômes indépendants avec des échanges limités à l’intérieur de cursus propres (une année, un semestre, un cours dans une autre institution comme cela se fait parfois) n’est pas suffisant. On se souviendra que l’université de Cambridge qui est présentée à la fois comme un modèle pour Saclay, notamment pour son statut confédéral, centralise depuis le début de son existence la formation et que ce sont les collèges de l’université qui sont fédérés et non pas ses facultés.

La question éducative et pédagogique ne doit pas être la parente pauvre du projet. Au contraire, il faut bien saisir toute son importance. Les grandes institutions de recherche avec lesquelles la France souhaite se confronter, sont toutes des écoles réputées qui ne distinguent pas qualité de l’enseignement et qualité de la recherche, et qui affirment la continuité et l’enrichissement mutuel des deux activités, pourvu qu’on donne aux enseignants et aux chercheurs les moyens de pouvoir circuler librement entre les deux fonctions.

L’université de Paris-Saclay sera, par ailleurs, une université territoriale qui devra ouvrir ses porte à un grand nombre d’étudiants, d’origines diverses, et aux parcours et aux ambitions elles aussi diverses : cette diversité doit être considérée comme une chance. L’université tirera sa force dans sa capacité à accueillir ces parcours. Cela implique une pensée nouvelle du premier cycle, de sa pédagogie, un renforcement des moyens accordés (rappelons que les taux d’encadrement des universités anglo-saxonnes sont plus importants que les nôtres), des liens renforcés avec les établissements d’enseignement secondaire du sud de l’Île-de-France, notamment avec les CPGE qu’ils accueillent et un important dispositif d’orientation et d’accompagnement des étudiants dans leurs cursus.

Pour se donner les moyens de construire une institution qui s’inscrive d’emblée dans la durée, il faut réfléchir au modèle d’université que l’on souhaite à Saclay et pour la société française.

3. L’ancrage local de l’Université de Paris-Saclay : créer les conditions de l’innovation et de la compétitivité

La constitution de l’Université de Paris-Saclay autour du financement de l’initiative d’excellence s’est fait à un double titre : au nom de la nécessité de redonner à la France sa place dans la science mondiale, mais aussi pour assurer à la France, et en particulier à la région parisienne, un espace d’innovation scientifique de niveau international dont il est possible d’espérer des retombées économiques importantes. Si Saclay est d’abord un investissement, c’est-à-dire une dépense pour tous ses acteurs – les contributions financières de l’État, de la région, du conseil général, voire de la CAPS sont considérables –, il y a la promesse d’un retour sur cet investissement à moyen terme. Cette promesse repose sur le fait que l’université va engendrer de l’innovation et qui sera le moteur d’une croissance nouvelle.

On suppose, en effet, un bénéfice économique de l’université de Paris-Saclay et de ses laboratoires sur le territoire même où ils sont implantés. Cependant si, dans le cadre de l’attribution de l’Idex, l’ensemble des retombées a été envisagé, les conditions nécessaires au transfert de l’université au territoire de ces retombées ne sont pas évidentes. La présence de laboratoires d’entreprises privés est prévue, mais il convient de se demander dans quelle mesure cette présence, qui n’est pas totalement nouvelle, va générer des initiatives nouvelles et par ailleurs réussies.

Le modèle de la Silicon valley de Palo Alto en Californie est régulièrement avancé par les différents acteurs. Si ce cas démontre précisément qu’une université placée dans un environnement favorable peut être le centre d’un essor économique majeur pour le territoire, il est aussi nécessaire de se souvenir que, dans ce cas, ce territoire a toujours été un centre industriel important, depuis longtemps (fabrication de microprocesseurs), et que l’aide de l’État fédéral américain n’a jamais fait défaut depuis les années 1960, au travers des commandes de l’armée américaine et de la NASA. Il y avait donc là une abondance régulière de financements qui a permis à une masse critique de projets de voir le jour. Il faut donc s’interroger dès maintenant sur la capacité du territoire où l’Université de Paris-Saclay va être intégrée à reproduire ces conditions.

Les collectivités locales sont des acteurs essentiels du possible développement économique lié aux activités de recherche et de formation qui auront lieu à Saclay. Ces retombées se traduisent d’abord par l’installation sur leurs territoires de personnels qualifiés et bien payés, ainsi que d’étudiants qui contribuent mécaniquement par leurs dépenses à un surcroit d’activité. Les retombées les plus grandes sont cependant censées venir du développement d’entreprises en lien avec les activités scientifiques – avec en particulier l’enjeu du dépôt des brevets. L’ensemble des présentations liées à Saclay suppose que le regroupement donnera lieu à une croissance importante, sans que les modalités précises de cette croissance ne soient jamais explicitées. C’est probablement là une des plus importantes hypothèses du projet.

Or les acteurs locaux de Saclay sont dépossédés des processus à l’œuvre puisqu’ils n’ont pas réellement la taille critique, en termes économiques, pour constituer un réel équivalent de la Silicon valley. C’est donc en fait l’économie du projet global qui mérite d’être repensée car elle est calquée sur un modèle qu’il n’est pas possible de reconstituer à Saclay.

Conclusion

Le projet d’université de Paris-Saclay peut être une chance exceptionnelle pour la France. Il s’agira d’un laboratoire pour penser une université nouvelle et pour rendre à l’université et au monde académique en France la place qu’ils méritent : être au cœur des dynamiques intellectuelles, sociales et économiques d’un grand pays. Ce projet nécessite de tous les acteurs une bonne volonté et une force morale particulièrement forte, mais il faut avoir conscience que ce sont les projets de cette envergure qui définissent notre projet de société et notre capacité à l’améliorer constamment.

Les questions que pose le projet de Paris-Saclay ne peuvent donc pas trouver de réponses en forme de moratoire.

Il est de la responsabilité des acteurs, notamment de la CFDT, de faire qu’un projet « bancal » n’aboutisse pas en l’état, même si l’on sait que la pression sera forte

 Marie LEPRÊTRE

 Secrétaire Générale UD CFDT 91

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Yvan Lubraneski